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Le tissage du velours à poils coupés : mécanique, lames et densité de poil

Velours

Le tissage du velours à poils coupés : mécanique, lames et densité de poil

8 juillet 2026

Le velours à poils coupés n’est pas un tissu comme les autres : il doit sa douceur caractéristique à un geste mécanique opéré directement sur le métier à tisser. Là où d’autres étoffes bouclées conservent leurs anneaux de fil, le velours tranche chaque boucle pour libérer un poil court, droit et dressé. Comprendre cette opération, c’est comprendre pourquoi le velours joue avec la lumière, pourquoi il change d’aspect au frottement et pourquoi sa fabrication reste plus lente et plus coûteuse que celle d’un tissu lisse équivalent.

Origines et principes du velours à poils coupés

Le velours apparaît dans les sources européennes à la fin du Moyen Âge, mais sa technique découle directement des soieries orientales, notamment des veluti importés de Kairouan, de Bursa et de Chypre. La ville de Gênes devient, à partir du XIVe siècle, un centre majeur de production, avant que Lyon ne prenne le relais à partir du XVe siècle et ne finisse par imposer ses propres méthodes, en particulier avec l’introduction du fer à couper mécanisé.

Le principe fondamental : deux chaînes et une coupe

Tous les velours à poils coupés reposent sur une idée simple : faire émerger, à la surface du tissu, des brins de chaîne supplémentaires, puis les sectionner pour libérer un poil court. Cette logique suppose un équipement spécifique — un métier à deux chaînes — et une opération de coupe qui peut être réalisée de deux manières très différentes selon les époques et les régions.

L’anatomie du métier à tisser le velours

Un métier à velours se distingue d’un métier à tissu plat par la présence d’une seconde chaîne, dite chaîne de poil, montée sur un ensouple indépendant de la chaîne de fond. Cette configuration est lourde, complexe à régler, et explique en grande partie le coût de production.

Les deux chaînes superposées

  • La chaîne de fond : c’est la chaîne classique, qui forme, avec la trame, la structure porteuse du tissu. Elle est dense et serrée pour assurer la solidité de l’étoffe.
  • La chaîne de poil : c’est la chaîne additionnelle, beaucoup plus longue, qui vient s’entrelacer partiellement avec la trame. Selon les points où elle est insérée, elle forme des boucles à la surface du tissu.

Le tisserand règle la hauteur du poil en ajustant la tension et la fréquence d’insertion de cette seconde chaîne. Plus le poil est court, plus le tissu paraît dense et ferme ; plus il est long, plus le tombé est lourd et la main fluide.

La trame et son rôle de soutien

La trame passe entre les deux chaînes et c’est elle qui, en emprisonnant ponctuellement les fils de poil, crée les fameuses boucles. Pour un velours de soie traditionnel, on utilise généralement une trame fine de soie grège ou, dans les productions plus économiques, un fil de coton. Le choix de la trame influe sur la rigidité du fond et, par conséquent, sur la stabilité du poil après coupe.

Les systèmes de coupe du poil

La coupe constitue l’étape identitaire du velours à poils coupés. Elle peut être réalisée pendant le tissage (coupe sur métier) ou après, mais c’est la première méthode qui donne les velours les plus réguliers et les plus denses. Deux systèmes techniques se partagent l’histoire.

La lame traversante : la méthode du fil de couteau

Dans le système dit « velvet upon velvet » ou méthode du fil de couteau, chaque boucle formée par la chaîne de poil passe au-dessus d’une lame métallique extrêmement fine glissée en travers du tissu. Au retour du passage, la lame tranche la boucle à sa base, libérant ainsi un poil court. Cette technique, perfectionnée à Lyon au XVIIe siècle, permet de couper le poil rangée par rangée, au fur et à mesure de l’avancement du tissage.

L’avantage majeur tient à la régularité : la hauteur du poil dépend directement de l’épaisseur de la lame, qui reste constante. Le velours ainsi obtenu présente un poil très droit, presque vertical, qui capte la lumière de façon homogène. C’est ce rendu mat et velouté qui caractérise les grands velours de soie lyonnais utilisés en ameublement et en haute couture.

La tige pleine ou « pole » : la coupe par arrondi

Le second système utilise une tige métallique pleine, insérée à la place d’une lame tranchante. À chaque passage, la chaîne de poil forme une boucle autour de cette tige. Le velours est ensuite coupé manuellement ou mécaniquement au sommet de l’arrondi, à l’aide d’un couteau. Cette méthode est typique du velours de Gênes historique et de certaines productions de soie indiennes (notamment le kinkhwab).

Le poil obtenu est légèrement incurvé et présente un toucher plus moelleux, parfois qualifié de « peluche ». C’est ce système qui a donné, par extension, le mot peluche dans la langue française — un dérivé direct du terme italien peluzzo, désignant le petit poil.

La densité du poil et ses conséquences tactiles

La densité — c’est-à-dire le nombre de brins de poil par centimètre carré — est l’un des paramètres les plus déterminants pour la main du velours. Elle dépend directement de la finesse des fils de chaîne et du nombre de passages par unité de surface.

  • Velours de soie à 3000–4000 poils/cm² : extrêmement dense, lumineux, presque liquide au tombé. Utilisé en haute couture et en doublure de luxe.
  • Velours de coton à 1500–2500 poils/cm² : plus structuré, légèrement mat, adapté à l’ameublement, au vestiaire et à la décoration.
  • Velours de fibres synthétiques à densité variable : peut descendre sous 1000 poils/cm² pour des usages techniques ou décoratifs, avec une main plus sèche.

Plus la densité augmente, plus le velours tend à écraser la trame sous-jacente, donnant cette impression visuelle de surface continue et sans grain. C’est aussi ce qui explique le phénomène de « marque » : un doigt passé sur le tissu redresse les poils et modifie leur orientation, faisant apparaître une trace plus claire ou plus foncée selon l’angle de la lumière.

Fibres, teinture et finitions

Si la soie reste historiquement associée au velours à poils coupés, la technique s’accommode d’une grande variété de fibres. Le coton, par sa structure courte et mate, donne un velours plus sobre et résistant, privilégié pour le mobilier et le prêt-à-porter. Les fibres cellulosiques artificielles (modal, viscose) permettent des velours d’un brillant intermédiaire, tandis que les fibres synthétiques (polyester, polyamide) offrent une tenue et une résistance à l’écrasement accrues, au prix d’un toucher plus froid.

La teinture peut intervenir à plusieurs stades :

  • Teinture en fil : les fils de chaîne et de trame sont teints avant le tissage, ce qui garantit une excellente tenue des couleurs.
  • Teinture en pièce : le tissu fini est teint, technique plus économique mais qui peut altérer temporairement le gonflant du poil.
  • Impression sur poil : réservée aux velours polyester ou coton, elle consiste à imprimer un motif sur le poil dressé, puis à le coucher par endroits pour créer des contrastes de lumière.

Une étape de finition essentielle est l’épaillage, qui consiste à brûler légèrement le poil pour éliminer les fibres saillantes et uniformiser la surface. Cette opération, réalisée à la flamme ou au cylindre chauffant, est particulièrement importante pour les velours de coton à usage vestimentaire.

Reconnaître un véritable velours à poils coupés

Le marché regorge d’appellations abusives. Pour distinguer un véritable velours à poils coupés d’une imitation, plusieurs critères s’imposent :

  • L’examen de l’envers : un vrai velours à double chaîne montre, à l’arrière, les points d’insertion de la chaîne de poil, avec une trame souvent plus visible que sur l’endroit.
  • Le test du frottement : un velours à poils coupés se redresse après avoir été froissé dans la main, là où un tissu floqué (poil collé) conserve une trace durable.
  • La coupe nette : en coupant une lisière au ciseau, on observe des brins libres et individualisés, et non un film de fibres collées à un support.

Limites et contraintes de la technique

Le tissage du velours à poils coupés reste l’un des plus exigeants du textile. La présence d’une seconde chaîne ralentit considérablement la production : un métier à velours de soie produit, selon la densité, deux à quatre fois moins de tissu par jour qu’un métier à soie lisse équivalent. L’opération de coupe, qu’elle soit automatique ou manuelle, impose par ailleurs une tension de chaîne très précise : trop lâche, le poil ne tient pas ; trop serrée, le tissu se déforme.

Enfin, le velours à poils coupés présente une sensibilité à l’écrasement dans le temps, surtout lorsqu’il est soumis à une pression prolongée (assise, pli répété). Les techniques modernes d’apprêt — thermofixation, traitement antitache, renforcement de la trame — ont amélioré la résistance, sans toutefois égaler la durabilité d’un tissu à armure toile classique.

C’est précisément cette combinaison de lenteur, de savoir-faire et de fragilité qui confère au velours à poils coupés sa valeur : un tissu dont la beauté dépend d’un geste mécanique précis, exécuté rangée par rangée, depuis près de six siècles.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre un velours à poils coupés et un velours à boucles ?

Le velours à poils coupés passe par une lame ou une tige qui sectionne chaque boucle au moment du tissage, libérant un poil court et droit. Le velours à boucles, comme l'éponge ou certains velours côtelés, conserve quant à lui ses anneaux de fil intacts, ce qui lui donne un relief plus marqué et un toucher plus texturé.

Le velours à poils coupés est-il toujours en soie ?

Non. Si la soie a longtemps été la fibre de référence, le velours à poils coupés se tisse aujourd'hui en coton, en viscose, en polyester ou en mélanges. La technique du double chaîne et de la coupe reste identique ; seule la matière change, ce qui modifie le tombé, le brillant et la durabilité.

Pourquoi le velours semble-t-il changer de couleur selon l'angle de la lumière ?

Le poil très court et dressé agit comme une multitude de petites surfaces orientées. Selon l'angle sous lequel la lumière les frappe, ils réfléchissent ou absorbent le rayon, créant des zones claires ou foncées. C'est ce phénomène, appelé ombrage du poil, qui donne au velours son aspect profond et changeant.

Comment entretenir un tissu en velours à poils coupés ?

Le velours à poils coupés se nettoie idéalement à sec ou par un lavage délicat à l'envers, sans essorage. Pour raviver le poil après usage, un passage à la vapeur douce suffit, suivi d'un brossage léger dans le sens du poil à l'aide d'une brosse souple. Le repassage doit se faire sur l'envers, sous une pattemouille.

Le velours est-il uniquement tissé, ou peut-il aussi être tricoté ?

Le velours à poils coupés tel que décrit ici est toujours tissé, car il nécessite la double chaîne caractéristique. Il existe cependant des velours tricotés (velours jersey) obtenus par bouclage et coupe de mailles sur métier circulaire, mais leur structure, leur tenue et leur rendu sont très différents du velours tissé.

Pourquoi le velours de soie lyonnais est-il resté une référence ?

Lyon a concentré, dès le XVIIe siècle, un savoir-faire unique autour de la lame traversante, permettant une coupe régulière et un poil particulièrement fin. La densité atteinte par les ateliers lyonnais, combinée à la qualité des soies françaises, a établi un standard que peu de productions ont égalé par la suite.

Le mot « peluche » vient-il du velours à poils coupés ?

Oui. Le terme dérive de l'italien « peluzzo », petit poil, utilisé à Gênes pour désigner le velours à tige pleine. Le français a conservé cette racine pour nommer les tissus à poil court et doux dérivés de cette technique de coupe par tige métallique.

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