Du châle moghol au pull oversize : le cachemire dans la mode occidentale (1920-2020)
Le cachemire n’a pas toujours été un tissu de mode. Pendant des siècles, il traverse les routes d’Asie sous forme de duvet brut destiné aux ateliers de Srinagar, avant d’atteindre les cours européennes comme curiosité exotique. C’est au XIXe siècle qu’il devient un objet de parure, puis au XXe siècle — véritablement — qu’il s’impose comme une matière de garde-robe. Ce récit suit cette trajectoire, des châles de l’Impératrice aux pulls contemporains, en passant par les manufactures écossaises et italiennes qui ont bâti le cachemire moderne.
Aux origines du cachemire en Europe : le châle avant le pull (XVIe-XIXe siècles)
Le duvet qui deviendra la « laine dorée » provient des chèvres Changthangi, élevées à haute altitude sur les hauts plateaux du Ladakh et du Cachemire. Ce n’est qu’au XVIe siècle, sous l’impulsion des empereurs moghols, que la région de Srinagar développe un savoir-faire de tissage : le kashmir shawl, châle broché à la main, devient un cadeau diplomatique prestigieux.
En Europe, l’engouement naît avec l’expédition d’Égypte (1798-1801). Bonaparte, séduit par les châles portés par les officiers mamelouks, en rapporte à son épouse Joséphine de Beauharnais. En 1810, l’impératrice possède plus de cent châles — et la mode est lancée. Paris, Lyon et Norwich en Angleterre se mettent à produire des imitations.
C’est à cette époque qu’apparaît le motif Paisley, du nom de la ville écossaise qui en fut le premier grand centre de tissage au début du XIXe siècle. Le boteh persan — goutte stylisée issue du monde indo-persan — devient ainsi un symbole visuel du cachemire en Occident, indépendamment de la matière réelle utilisée dans les productions de masse écossaises.
1920-1930 : Chanel fait entrer le cachemire dans la modernité
Le tournant décisif se produit au lendemain de la Première Guerre mondiale, lorsque Coco Chanel impose une silhouette libérée du corset, faite de jerseys souples et de mailles plates. Le cachemire quitte alors le registre du châle exotique pour entrer dans celui du vestiaire quotidien.
Le célèbre twin-set — cardigan court et pull assortis, sans fermeture apparente — naît dans les ateliers Chanel vers 1926. Tricoté en cachemire peigné, dans des tons sombres (noir, marine, blanc cassé, beige), il devient l’antidote aux couleurs chatoyantes du châle orientalisant. Le pull en cachemire cesse d’être un objet de parure réservé aux grandes occasions et devient un essentiel.
Quelques années plus tard, Jeanne Lanvin lui emboîte le pas avec des robes du soir à manches longues entièrement réalisées en maille de cachemire, tandis que Jean Patou propose dès 1929 des separates en cachemire destinés aux sports d’hiver. À la fin des années 1920, le cachemire a basculé : il n’est plus un tissu venu d’ailleurs, mais une matière constitutive de la garde-robe moderne.
L’après-guerre : Italie et Écosse, les manufactures s’organisent
Les décennies 1950-1970 voient se structurer deux pôles manufacturiers qui vont définir le cachemire européen tel que nous le connaissons encore.
Le Piémont italien, cœur battant de la maille européenne
Fondée en 1924 à Trivero, dans la région de Biella, la maison Loro Piana devient dès les années 1950 l’un des principaux transformateurs de duvet brut. À ses côtés, des filatures comme Zegna Baruffa, Cariaggi ou Filati Biagioli structurent un véritable cluster. Le Piémont dispose à la fois d’eau douce (indispensable au lavage de la fibre) et d’un savoir-faire textile préexistant. Les maisons françaises de couture — Hermès, Dior, Saint Laurent — y font fabriquer leurs collections de maille haut de gamme.
Les Scottish Borders, tradition lainière britannique
Dans la région de Hawick, l’héritage lainier se double d’une spécialisation cachemire. Johnstons of Elgin, fondée en 1797, est la plus ancienne entreprise du secteur encore en activité. À ses côtés, Todd & Duncan (1897) et la bonneterie Barrie ont développé une expertise de la fibre teinte fil, gage de profondeur chromatique. Ces manufactures travaillent historiquement les duvets mongols et chinois bruts, puis les livrent filées aux marques.
L’âge d’or des sous-traitances
Entre 1950 et 1980, ces maisons filent, teignent et tricotent à façon pour les grandes maisons françaises, britanniques et italiennes. La palette s’enrichit : moutarde, bordeaux, vert anglais. Le cachemire devient la matière des cabinets ministériels, des bureaux de la City de Londres, des vestiaires de ski à Megève ou Cortina.
1980-2010 : la démocratisation et ses paradoxes
Les années 1980 ouvrent l’ère du prêt-à-porter globalisé. Le cachemire, longtemps réservé à une élite, se diffuse largement : marques françaises et italiennes créent leurs lignes « cachemire » en manteaux, étoles et accessoires. Au Royaume-Uni, Ballantyne, Pringle of Scotland et Dawson’s International produisent massivement pour le marché international.
Cependant, la démocratisation s’accompagne d’une baisse de qualité. Pour abaisser les prix, les filatures raccourcissent les fibres — passant de 34-36 mm (long) à 28-30 mm (court) — et adoptent des traitements chimiques de surface qui imitent la douceur. Le marché se divise alors nettement :
- En haut de gamme, quelques filatures italiennes et écossaises conservent les fibres longues et le filage en deux ou trois plis.
- Au milieu de gamme, des marques internationales proposent du cachemire accessible mais souvent moins durable.
- En bas de gamme, des mélanges avec de la laine ou de la viscose sont vendus sous l’étiquette « cachemire » dans les années 2000, ce qui conduit à durcir les réglementations européennes (Règlement (UE) n° 1007/2011 imposant l’indication du pourcentage exact).
À partir des années 1990, la Mongolie intérieure et la Chine — qui détiennent aujourd’hui environ 70 % du cheptel mondial — deviennent les principales régions productrices de duvet brut, reléguant les élevages indiens, afghans et iraniens à des niches très qualitatives.
Le XXIe siècle : héritage, traçabilité et seconde main
Le marché contemporain du cachemire oscille entre trois tendances fortes.
La relocalisation du savoir-faire : des manufactures écossaises comme Barrie (rachetée par Chanel en 2012) investissent dans la formation. En Italie, des marques familiales se réorganisent autour du Made in Italy.
La traçabilité : la demande de transparence pousse au développement de certifications — The Good Cashmere Standard (GCS), Sustainable Fibre Alliance (SFA) — qui encadrent le bien-être animal, la gestion des pâturages et le commerce équitable.
Le retour du vintage : paradoxalement, les pulls en cachemire des années 1980-1990, souvent fabriqués à partir de fibres longues, résistent mieux à l’usage que beaucoup de productions récentes. Le marché de la seconde main — plateformes spécialisées, ressourceries haut de gamme — redécouvre ces pièces, tandis que des initiatives de régénération mécanique recyclent d’anciens pulls en nouveaux fils.
Conseils pour reconnaître un cachemire de garde-robe patrimoniale
Que l’on chine ou que l’on hérite, plusieurs indices permettent d’évaluer un cachemire ancien et de distinguer une pièce d’époque d’une pièce contemporaine.
- La longueur de fibre se lit au toucher. Une fibre longue glisse sous le doigt, sans accrocher ; une fibre courte donne immédiatement des bouloches.
- L’étiquette « 100 % cashmere » est devenue obligatoire seulement après 1991. Avant, certains pulls haut de gamme n’arboraient que la marque ou le nom de la filature.
- Les coutures plates (flat lock seams) sont typiques des années 1970-1990. Les surjets épais et élastiques appartiennent plutôt à la production contemporaine.
- La couleur : les teintes saturées (moutarde vif, turquoise, rose Layette) évoquent les années 1980 ; les tons sourds, beiges, marrons, sont caractéristiques du cachemire des années 1960-70.
- Le poids : un cachemire 2 fils pèse généralement 250-350 g/m², un 4 fils 450-600 g/m². Les pulls « oversize » très légers sont souvent des fibres courtes.
Un cachemire bien entretenu se transmet pendant plusieurs générations. C’est, après tout, l’un des plus anciens tissus de luxe au monde : sa traversée de quatre siècles en est la meilleure preuve.
Questions fréquentes
Quand le cachemire est-il entré dans la haute couture française ?
Le grand basculement se produit au milieu des années 1920, avec les twin-sets en maille peignée créés par Coco Chanel. Auparavant, le cachemire existait en Europe sous forme de châles importés d'Asie, mais il n'était pas encore entré dans la garde-robe quotidienne des maisons de couture.
Pourquoi le motif Paisley est-il associé au cachemire ?
Le « botteh » — goutte persane stylisée venue des châles moghols — a été massivement produit en Écosse à partir de 1810, notamment dans la ville de Paisley. La courbe du motif est restée indissociable du cachemire dans l'imaginaire occidental, même si le tissu lui-même a souvent été remplacé par de la laine locale.
Quelle est la différence entre cachemire italien et cachemire écossais ?
Tous deux partent en général du même duvet brut (mongol ou chinois). Les filatures italiennes, autour de Biella, excellent dans les fils cardés, nerveux, destinés au tissage et à la maille fine. Les manufactures écossaises, à Hawick, sont réputées pour le filé-teint : la fibre est teinte avant filage, ce qui donne une profondeur chromatique particulière et une bonne tenue des couleurs.
Le cachemire vintage est-il réellement de meilleure qualité ?
Souvent, oui, pour deux raisons. D'une part, les fibres étaient plus longues — 34 à 36 mm au lieu de 28 à 30 mm aujourd'hui pour les productions d'entrée de gamme. D'autre part, le filage était plus lent et moins souvent traité chimiquement. Les pulls des années 1980-1990 en cachemire épais peuvent rivaliser avec les productions contemporaines haut de gamme.
Comment reconnaître un cachemire de fabrication ancienne ?
Quelques indices : fibres longues au toucher, bouloches faibles après usage, coutures plates, étiquettes de filature (Johnstons, Loro Piana, Todd & Duncan), absence de certification récente. Un cachemire de garde-robe patrimoniale est aussi généralement plus dense et plus lourd que les productions actuelles équivalentes.
Pourquoi le cachemire coûte-t-il si cher ?
Plusieurs raisons se cumulent. Une chèvre Changthangi produit environ 150 à 200 grammes de duvet utilisable par an, à trier à la main. La sélection, le lavage, la teinture, le cardage et le filage exigent du temps et du savoir-faire. Enfin, les contrôles qualité sont nombreux avant le tricot ou le tissage, ce qui explique que le cachemire reste l'une des fibres les plus coûteuses au mètre.


