Cachemire : de l’empire mogol à la mondialisation, trois siècles d’histoire textile
Le mot « cachemire » est d’abord un nom de lieu. Il désigne une région himalayenne disputée depuis des siècles, partagée aujourd’hui entre l’Inde, le Pakistan et la Chine, où la fibre a connu ses premières transformations artisanales réputées. La chèvre productrice (Capra hircus) n’est pas née au Cachemire : elle vit à l’état semi-sauvage sur les hauts plateaux de l’Altaï, du Tibet, du Pamir, des stepes mongoles, à des altitudes comprises entre 3 000 et 5 000 mètres. C’est dans la vallée du Cachemire qu’est né l’art de transformer son duvet en textile d’exception.
Aux origines : la vallée du Cachemire et l’art du pashm
Dès le XVe siècle, les artisans de Srinagar — alors capitale de l’Empire mogol — perfectionnent une technique de peignage manuel du sous-poil d’hiver de la chèvre, connu localement sous le nom de pashm. La filière produit surtout des châles : le shahtoosh pour les pièces royales, la pashmina pour les versions plus accessibles mêlant duvet et laine de chèvre locale. Ces châles, portés par les empereurs mogols puis exportés vers la Perse et l’Asie centrale, deviennent un symbole de prestige. La finesse du fil confine à l’artisanat d’art : quelques grammes de pashm suffisent pour produire un fil long et régulier, tissé ensuite à la main sur des métiers à broder.
Une confusion linguistique persiste depuis le XIXe siècle : le terme « cachemire », entré dans le vocabulaire européen pour désigner toute fibre issue du duvet de chèvre d’altitude, recouvre en réalité des réalités très différentes selon l’origine du duvet, l’âge de l’animal et la saison de la tonte.
Le soft power britannique : l’East India Company et la première mondialisation
Le « châle-mania » européen des années 1810-1860
Le tournant commercial survient au début du XIXe siècle, lorsque la British East India Company importe massivement les châles kashmiris vers Londres, Paris et Vienne. Les inventaires des entrepôts londoniens, conservés à la British Library, attestent d’un commerce régulier et volumineux entre 1810 et 1850.
L’impératrice Joséphine, première épouse de Napoléon, joue un rôle déterminant dans la diffusion française du châle cachemire. Elle en acquiert plusieurs centaines, notamment lors des ventes d’objets orientaux organisées à Malmaison. Son portrait par Prud’hon (1808), où elle apparaît drapée dans un long châle, contribue à imposer ce vêtement comme accessoire obligé de la haute société européenne du XIXe siècle.
Une première mondialisation qui marginalise l’artisanat kashmiri
Au cours du « châle-mania », les manufactures européennes — à Lyon, Norwich, Édimbourg — produisent des imitations tissées mécaniquement en cachemire véritable. Ces pièces, vendues bien moins cher que les originaux, démocratisent le châle tout en provoquant une crise durable pour l’artisanat de Srinagar, incapable de rivaliser avec les prix industriels. Paradoxalement, le grand public européen découvre le cachemire sous sa forme la plus noble, mais l’économie de la vallée du Cachemire, privée de son monopole, entame un long déclin.
Joseph Dawson et la révolution industrielle écossaise
L’innovation mécanique qui change la donne
L’épisode le moins connu de cette histoire se déroule dans la région des Borders écossais à partir de 1830. Joseph Dawson, négociant d’Édimbourg, aurait importé des duvets bruts depuis le Tibet et le Turkestan via la route du Ladakh, puis développé une méthode mécanique de démêlage et de filage du duvet de chèvre dans l’usine de Hawick.
Le procédé introduit un tour de peignage adapté du textile lainier, capable de séparer le sous-poil fibreux du jarre grossier. Cette innovation permet, pour la première fois, de produire un fil de cachemire suffisamment fin et régulier pour être tissé sur des métiers mécaniques. Les filatures de Hawick et Langholm deviennent en quelques décennies la première source mondiale de cachemire manufacturé.
Une nouvelle géographie de la valeur
Cette révolution industrielle a une conséquence géographique décisive : l’Europe — et singulièrement l’Écosse — capte la valeur ajoutée du tissage et du tricotage, tandis que la vallée du Cachemire se trouve ramenée au rang de producteur de matière brute. Au début du XXe siècle, les filatures écossaises absorbent l’essentiel du duvet mondial disponible. La Maison Pringle of Scotland et d’autres maisons locales associent définitivement le cachemire au patrimoine textile britannique, un héritage toujours revendiqué aujourd’hui.
Du pashmina au pull-over : la démocratisation du XXe siècle
L’après-guerre et le pivot sino-mongol
Le milieu du XXe siècle marque un nouveau basculement. La Mongolie intérieure et le Xinjiang, en Chine, deviennent les premiers producteurs mondiaux de cachemire brut — une situation toujours d’actualité, puisque ces deux régions représentent aujourd’hui environ 70 % de la production mondiale, suivies de la Mongolie, de l’Iran et de l’Afghanistan.
Plusieurs raisons expliquent ce pivot : le coût de la main-d’œuvre, la reconstitution de vastes troupeaux (plusieurs millions de têtes en Chine) et le rôle des politiques industrielles chinoises des années 1980-1990. Les filatures écossaises — qui survivent grâce à une production de très haute qualité — cessent d’être le centre de gravité de la filière, mais gardent un rôle de référence qualitative.
Le cachemire entre dans la consommation de masse
À partir des années 1990, l’arrivée de marques de prêt-à-porter grand public popularise le pull en cachemire à des prix accessibles. Cette démocratisation s’accompagne d’une baisse mécanique de la qualité moyenne : un pull à 14 microns, hier réservé au sur-mesure, est devenu en vingt ans un produit courant vendu à des prix inférieurs à 100 €.
Le marché contemporain se structure ainsi en trois segments :
- Le cachemire industriel chinois : fibres de 15 à 19 microns, courtes, prix plancher.
- Le cachemire de milieu de gamme, mongol ou alpin : fibres de 14 à 16 microns.
- Le cachemire « d’héritage », tissé en Italie (Biella, Pérouse) ou en Écosse à partir de fibres longues de 13 à 15 microns.
Critères actuels et lecture historique d’un pull en cachemire
Ce que l’histoire enseigne sur la qualité
L’histoire du cachemire enseigne trois indicateurs durables de qualité, sur lesquels repose toute la chaîne de valeur depuis le XIXe siècle :
- La longueur de la fibre (30 à 36 mm pour les fibres longues, contre 26 à 30 mm pour les fibres courtes). Plus la fibre est longue, moins le fil perd de poils au porter.
- La finesse moyenne, mesurée en microns : un duvet de 14 microns ou moins indique un sous-poil d’hiver prélevé au bon moment.
- La présence de jarre — le poil extérieur grossier : un cachemire de qualité doit en être exempt, ce qui suppose un peignage rigoureux.
L’origine de la fibre (Mongolie, Tibet, Iran) pèse moins que sa transformation (peignage, filage, tricotage). Un cachemire mongol tissé en Écosse ou en Italie sera presque toujours supérieur à un cachemire chinois tissé localement avec un peignage médiocre.
Repères pratiques pour un acheteur non-spécialiste
- Le toucher : un cachemire de qualité est moelleux sans être laineux, légèrement glissant, et s’assouplit avec le porter sans boulocher prématurément.
- La densité : un pull haut de gamme se reconnaît à sa main dense, sans transparence excessive aux coudes et aux poignets.
- L’étiquetage : la mention du lieu de tricotage (Écosse, Italie) est plus fiable que la mention du seul pays d’élevage.
- Le prix : un pull en cachemire proposé à moins de 150 € doit interroger, sauf contexte commercial précis d’une marque établie.
Limites et nuances de cette histoire
L’histoire du cachemire comporte aussi des zones d’ombre que le consommateur contemporain doit garder à l’esprit. La traçabilité réelle de la fibre reste difficile : un pull « 100 % cachemire » peut provenir de plusieurs troupeaux, parfois répartis sur plusieurs pays. Les certifications (Sustainable Fibre Alliance, Good Cashmere Standard) se multiplient, mais elles demeurent récentes et parcellaires.
L’élevage caprin pose par ailleurs des questions environnementales sous-estimées. La surcharge pastorale dans les stepes mongoles contribue à la désertification, un phénomène documenté par les ONG écologistes dès les années 2000. Le cachemire durable reste donc un idéal en construction.
Enfin, il faut rappeler que le châle kashmiri du XIXe siècle et le pull en cachemire du XXIe siècle sont des produits très différents : densité de fibre, contexte d’usage, durée de vie attendue, signifiant social. L’histoire doit être lue comme un continuum technique et culturel, non comme une promesse marketing. Comprendre ce parcours long permet précisément de distinguer un cachemire d’héritage, fruit d’une chaîne de savoir-faire patiemment construite, d’un cachemire de masse, fruit d’une optimisation industrielle récente.
Questions fréquentes
D'où vient précisément le mot « cachemire » ?
Le mot vient de la région himalayenne du Cachemire, partagée aujourd'hui entre l'Inde, le Pakistan et la Chine. Au sens strict, le « cachemire » désigne historiquement le textile issu du duvet de chèvre élevé dans cette zone ; au sens large, il recouvre aujourd'hui toute fibre de chèvre d'altitude, quelle que soit son origine.
Quelle est la différence entre pashm, pashmina et cachemire ?
Le pashm est le duvet brut de la chèvre d'altitude, terme d'origine perse. Le pashmina désigne le châle ou l'étoffe tissée à partir de ce duvet, avec ou sans mélange de laine de chèvre locale. Le mot « cachemire » est l'adaptation française et anglaise qui s'est imposée en Europe à partir du XIXe siècle pour désigner l'ensemble de la fibre et des produits dérivés.
Pourquoi l'Écosse a-t-elle dominé le filage du cachemire au XIXe siècle ?
Parce que Joseph Dawson, négociant d'Édimbourg, a mis au point dès 1831 un procédé mécanique de démêlage du duvet dans la région des Borders. Cette innovation a permis de produire un fil suffisamment régulier pour le tissage industriel, donnant aux filatures écossaises (Hawick, Langholm) une avance technologique et commerciale sur l'artisanat kashmiri traditionnel.
Pourquoi la Chine est-elle devenue le premier producteur mondial ?
Le basculement s'est produit au XXe siècle, principalement après 1980, grâce à la combinaison de coûts de main-d'œuvre réduits, de vastes effectifs de chèvres dans le Xinjiang et la Mongolie intérieure, et d'une politique industrielle active de structuration de la filière. Ces deux régions assurent aujourd'hui environ 70 % de la production brute mondiale.
Le shahtoosh est-il du cachemire ?
Non. Le shahtoosh est tissé à partir du sous-poil de l'antilope tibétaine (chiru), et non du duvet de chèvre. Il a souvent été confondu avec le cachemire dans la littérature européenne du XIXe siècle en raison de sa finesse exceptionnelle. Le commerce international de l'antilope chiru est aujourd'hui interdit en raison de la menace d'extinction de l'espèce.
Comment reconnaître aujourd'hui un cachemire de qualité historique ?
Trois critères principaux permettent d'évaluer un cachemire : la longueur de la fibre (supérieure à 30 mm pour le haut de gamme), la finesse moyenne (inférieure ou égale à 15 microns) et l'absence de jarre après peignage. La mention du lieu de tricotage (Écosse, Italie du Nord) reste le signe le plus fiable d'une fabrication exigeante.
Le cachemire est-il une fibre durable ?
Sa durée de vie au porté peut dépasser dix ans, ce qui en fait l'une des fibres naturelles les plus durables à l'usage. En revanche, l'élevage intensif de chèvres dans les stepes mongoles pose de réels problèmes de surcharge pastorale et de désertification. Les certifications (Sustainable Fibre Alliance, Good Cashmere Standard) tentent depuis les années 2010 de répondre à cette question environnementale.


